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CHRONIQUE N°167

Le chrétien isolé n’est pas égaré : la foi ne se mesure pas à la foule

mercredi 12 novembre 2025

Je me méfie de ceux qui disent qu’un chrétien isolé est en danger. Je crois qu’on peut être mille dans une église et pourtant seul. La vraie menace n’est pas la solitude, c’est la peur de penser librement. Mieux vaut être seul dans la lumière et ouvert aux autres que nombreux dans l’obéissance.

Un ami m’a écrit sur Facebook cette phrase qu’on entend souvent : « Un chrétien isolé est un chrétien en danger. » Comme si la foi ne pouvait exister qu’à l’intérieur d’un groupe, d’un rassemblement, d’un troupeau. Cette idée, répétée avec conviction par ceux qui redoutent la dispersion, en dit long sur une certaine conception de l’Église : celle d’un corps qu’il faut maintenir uni, parfois au prix de la liberté de l’esprit. Car derrière cette formule se cache une peur plus ancienne : celle que l’Esprit de Dieu échappe à leurs structures, à leurs cadres, à leurs mots d’ordre.


Je pousse peut-être un peu fort le bouchon, mais l’actualité me donne raison. Ce week-end, le congrès des missions à Paris-Bercy a montré la puissance d’une dynamique chrétienne bien ancrée dans la société française. D’après ce que j’en ai vu et entendu, ce fut un immense succès, une démonstration de force parfaitement orchestrée, conclue dans une mise en scène grandiose, digne des « mega-churches » américaines avec beaucoup d’argent dépensés. Une foi de masse, spectaculaire, galvanisante… mais qui interroge sur la place laissée au doute, à la nuance et à la simple parole intérieure.


Mais cela répond aussi à une autre réalité : celle de chrétiens animés par le désir sincère d’annoncer l’Évangile au cœur d’assemblées ferventes, dans ce mouvement que l’on regroupe sous le nom de Renouveau charismatique. Une effervescence spirituelle qui, pour certains, traduit une soif authentique de foi et de fraternité, mais qui, pour d’autres, interroge sur la frontière fragile entre ferveur et spectacle, entre proclamation de la Parole et mise en scène de la foi.


Cela interroge aussi plusieurs évêques, peu favorables à ce type de rassemblement. Sans nier la sincérité de la démarche, ils s’inquiètent d’une forme de foi trop démonstrative, où l’émotion collective semble parfois prendre le pas sur la profondeur spirituelle. Certains redoutent que ces grands spectacles religieux finissent par détourner l’attention de l’essentiel : la prière intérieure, le service humble, la fidélité quotidienne à l’Évangile. D’autres y voient même une importation trop directe de modèles évangéliques venus d’outre-Atlantique, peu compatibles avec la tradition catholique française, plus sobre, plus enracinée dans le silence et la contemplation. Ces réserves ne sont pas toujours exprimées publiquement, mais elles traversent aujourd’hui les couloirs de nombreux évêchés, partagés entre admiration pour le renouveau et inquiétude devant sa mise en scène.


On pourrait croire, en voyant ce genre de manifestation, que l’Église avance d’un seul cœur, unie dans la même ferveur. À travers ces images d’assemblées en liesse, ceux qui cherchent encore un sens ou une foi perçoivent une Église unie, forte, cohérente, rassemblée. Pourtant, la réalité quotidienne est bien différente : derrière cette apparente unité se cachent des tensions, des fractures, des sensibilités qui peinent à se rejoindre. L’Église donne parfois à voir une façade harmonieuse, alors qu’en son sein, les divisions demeurent profondes.


Quant à ceux qu’on appelle… faute de mieux… les traditionalistes, leur regard sur ce type de manifestation est souvent critique, voire inquiet. Ils y voient une foi trop bruyante, trop tournée vers l’émotion et le spectaculaire, loin de la liturgie, du recueillement et de la beauté du rite qu’ils chérissent. Pour eux, l’Église se dilue lorsqu’elle cherche à séduire par des formes importées du monde évangélique ou des méthodes de communication modernes. Ce n’est pas la ferveur qu’ils rejettent, mais la manière dont elle s’exprime : ils redoutent que la profondeur du mystère chrétien se perde dans le tumulte des chants, des louanges, des lumières et des slogans. Derrière leur réserve, il y a souvent moins une opposition qu’un appel à revenir au silence, à la contemplation, à la lenteur du sacré.


Revenons à l’Évangile, qui ne cesse de montrer le Seigneur Jésus qui s’éloigne. Il quitte la synagogue, il monte sur la montagne, il s’isole dans le désert. Il ne fuit pas le monde : il s’en retire pour mieux l’aimer. Dans le silence, il prie. Dans la solitude, il discerne. Dans le retrait, il respire. Alors, pourquoi craindre que celui qui cherche Dieu seul soit perdu ? Peut-être parce que le silence ne rapporte rien. Il ne produit ni obéissance, ni hiérarchie, ni chiffres.Le croyant solitaire n’appartient à personne : il est libre, et sa liberté dérange.


Un chrétien qui vit sa foi en marge de l’institution, non pas par rejet du Seigneur Jésus mais par fidélité à l’Évangile, ne s’éloigne pas de la Lumière, bien au contraire… il s’en approche. Il choisit de croire sans se laisser enfermer. Il choisit d’écouter Dieu sans les micros, sans les costumes, sans les rituels d’apparat. Et parfois, dans cette simplicité, il trouve une vérité plus nue, plus ardente, plus exigeante. Il ne rejette pas la communauté : il la porte autrement.Non pas dans la participation obligatoire, mais dans la présence réelle, invisible, qui passe par l’amour du prochain, par la compassion, par le pain partagé hors du sanctuaire. Car le Royaume n’est pas un club de fidèles : il est une manière d’aimer.


Le chrétien solitaire n’est pas coupé du monde. Il reste relié… à sa famille, à ses amis, à ceux qu’il rencontre, à ceux qu’il aide, à ceux qu’il écoute. Mais il a choisi de ne pas confondre la foi avec la foule. Il sait que Dieu parle souvent à voix basse, et que les cris des assemblées peuvent couvrir cette voix.


Un chrétien qui va à la messe tous les dimanches peut être profondément isolé. Il peut réciter les prières, chanter avec l’assemblée, échanger un signe de paix… et pourtant rester seul. Certains se sentent invisibles. Les élites se côtoient entre elles… et l’insignifiant se sent seul. À la limite, on peut discuter avec lui… et après ?


Le danger véritable n’est pas l’isolement : c’est la peur de penser, la peur d’écouter l’Esprit sans témoin. C’est le confort du groupe qui rassure mais endort. C’est la croyance transformée en obéissance.La foi, elle, est un acte de courage, pas de conformité.


Quand notre Seigneur Jésus dit : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père dans le secret » (Mt 6,6),il ne prêche pas la fuite du monde : il enseigne la liberté intérieure.C’est là que naît la véritable Église… celle du cœur, non celle des murs de l’institution.

Et quand il affirme : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,14),il ne s’adresse pas à un groupe compact, mais à chacun, personnellement, comme à une flamme unique. Une flamme qui éclaire sans brûler, qui réchauffe sans dominer. Cette lumière peut briller dans une cathédrale, mais aussi dans une cuisine, dans un atelier, dans la solitude d’un soir. Elle n’a besoin ni d’encens ni de bénédiction pour exister.


Un chrétien qui a mis son existence dans l’Évangile… non pas dans les lois ou dans un catéchisme, non pas dans les pouvoirs, mais dans la Parole… porte en lui une clarté que nul isolement ne peut éteindre. Car sa foi n’est pas un drapeau ni un étendard : c’est une respiration. Il ne revendique pas son appartenance : il la vit.


Le chrétien isolé n’est pas un égaré : il est souvent un veilleur.Il veille dans la nuit de son temps, attentif aux signes, cherchant non à plaire à une institution, mais à être fidèle à une Présence et à une ouverture. Et s’il est seul, ce n’est pas qu’il se retranche : c’est qu’il se tient à la frontière, là où Dieu vient sans témoin, dans la lumière fragile du cœur humain.


Ainsi, le vrai danger n’est pas la solitude du croyant… mais l’oubli de la liberté que Dieu lui a donnée. Être chrétien, ce n’est pas se fondre dans une masse pieuse : c’est se laisser transformer, personnellement, par la Parole là où il est, là où il en est. Celui qui marche seul, mais le cœur habité, n’est pas un déserteur de la foi : il en est le témoin le plus nu, le plus libre, le plus vrai.


Didier Antoine

Catholique libertaire insignifiant

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