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CHRONIQUE N°164

Communauté de l’Emmanuel : Quand le Vatican vient enfin de sortir de son silence

Mardi 28 octobre 2025

Sous les dehors d’un renouveau spirituel, la Communauté de l’Emmanuel a longtemps échappé à toute remise en question. La visite apostolique décidée par Rome marque peut-être la fin d’une complaisance institutionnelle aussi pieuse qu’aveugle.

Ce 24 octobre 2025, un décret du dicastère pour les laïcs, la famille et la vie communautaire annonce une « visite apostolique » de la Communauté de l’Emmanuel, confiée à Mgr Antoine Hérouard. Une visite apostolique, dans la hiérarchie, est censée répondre à des dérives observées. Les termes employés sont d’une sévérité rare : « gestion centralisée du gouvernement » ; « intégration inadéquate dans la vie des Églises locales » ; « points critiques dans la gestion des paroisses confiées à la communauté » ; « insuffisances dans le traitement des cas d’abus ». Autrement dit : le ver est dans le fruit… et il prospère depuis longtemps.


Car il ne faut pas s’y tromper : les dérives de la Communauté de l’Emmanuel ne datent pas d’hier. Les témoignages, enquêtes, alertes et mises en garde s’empilent depuis les années 1990. Mais à l’époque, il ne faisait pas bon toucher à ce joyau du catholicisme charismatique, vitrine flamboyante d’une Église en quête d’élan et de jeunesse. Les critiques, souvent venues de journalistes, de théologiens indépendants ou de simples fidèles désabusés, étaient traitées avec condescendance, voire mépris : on accusait ces empêcheurs de prier en rond de « manquer de foi » ou de « ne pas comprendre la grâce des communautés nouvelles ».


Ce que j’ai trouvé fascinant dans le communiqué du Vatican — comme le signalait mon ami René Poujol dans son post — c’est ce petit mot : « dernièrement ». Le dicastère explique avoir reçu « dernièrement » de nombreux signalements « des évêques » et « des membres de la communauté ». En effet, ce « dernièrement » en dit long : il laisse entendre que, jusqu’ici, Rome n’avait rien entendu… ou plutôt, n’avait rien voulu entendre. Et que tant que les alertes venaient de l’extérieur, de ceux que l’on classe vite parmi les esprits critiques ou les journalistes trop curieux, on pouvait s’en laver les mains.


Quand la maison sent le roussi

Aujourd’hui, l’institution réagit parce que la contestation vient du dedans. Quand les propres membres de la Communauté de l’Emmanuel, les prêtres ou les évêques eux-mêmes, parlent d’abus, alors seulement on fait semblant de découvrir la gravité du mal. Il aura fallu que la maison sente le roussi pour admettre que la fumée ne venait pas d’un simple encensoir de prière et de dévotion, mais qu’elle était la preuve accablante d’une recette qui brûle, nourrie par le silence, la peur et la complicité.

Les dérives de l’Emmanuel sont connues : culte de la personnalité de certains fondateurs, emprise sur les consciences, hiérarchie interne quasi cléricale, idéalisation du couple modèle et de la famille exemplaire, contrôle des affectivités et des vocations. À cela s’ajoutent un discours culpabilisant sur la sexualité, une obéissance aveugle présentée comme vertu, une confusion constante entre autorité spirituelle et pouvoir, et une tendance à instrumentaliser la ferveur pour maintenir l’unité. Tous les ingrédients d’une dérive savamment dissimulée sous le vernis de la ferveur et des chants — dont certains, il faut le reconnaître, sont d’une réelle beauté. Et c’est peut-être là tout le paradoxe : cette beauté sert souvent à masquer la part d’ombre d’un système qui ne supporte ni la nuance ni la contestation.


Fermer les yeux pour ne pas voir

Il faut bien le reconnaître : les autorités de l’Église de France ont longtemps préféré fermer les yeux. La Communauté de l’Emmanuel gère des paroisses, remplit des églises et suscite des vocations… que demander de plus ? Fermer les yeux, c’était presque une vertu : cela permettait de ne pas voir ce qui dérange, tout en se félicitant du « renouveau » qu’on exhibait comme un miracle.

J’ai connu, pour ma part, une amie qui avait eu des responsabilités au sein de cette communauté. Femme droite, engagée, pleine de foi, elle a vite découvert l’envers du décor. Ses désaccords sur certaines orientations, ses critiques face à des abus d’autorité ou à des comportements de manipulation spirituelle lui ont valu d’être marginalisée, puis écartée sans ménagement. Elle en a gardé des blessures profondes… non pas de foi, mais de confiance. Et son expérience personnelle, hélas, rejoint celle de tant d’autres qui ont osé dire non à une structure où la docilité vaut plus que la vérité.


Quand le Sacré-Cœur sert de paravent

J’ai récemment vu le film Sacré Cœur, de Sabrina et Steven Gunnell, consacré aux apparitions du Christ à sainte Marguerite-Marie à Paray-le-Monial. Le long métrage documentaire, sincère et soigné, met en lumière la dimension mystique du lieu… mais il fait aussi, sans le dire, la part belle à la Communauté de l’Emmanuel, désormais maîtresse du site. Tout y respire la ferveur charismatique et la mise en scène d’un « renouveau » spirituel, comme si la grâce du XVIIᵉ siècle s’incarnait aujourd’hui dans ce mouvement. Et c’est là que la résonance devient troublante : au moment même où Rome annonce une visite apostolique pour examiner si les dérives sont fondées, voilà qu’un film documentaire en fait, presque simultanément, l’éloge spirituel. Coïncidence ou ironie de l’histoire ? Peut-être un de ces clins d’œil du réel qui rappellent que la foi, quand elle s’invite dans la communication, devient vite un enjeu de pouvoir et d’intérêt.

Je ne sais pas ce que dira le rapport, ni même s’il sera rendu public. Mais je garde une profonde solidarité pour toutes celles et tous ceux qui, au fil des années, ont été manipulés, blessés, meurtris, abusés de leur fragilité… parfois jusqu’à perdre confiance. Derrière les mots feutrés des communiqués et les prudences institutionnelles, il y a des visages, des parcours brisés, des consciences abîmées par une autorité spirituelle dévoyée.


La visite apostolique voulue par Rome n’est pas un simple contrôle de routine, comme le prétendent ceux qui voudraient minimiser l’affaire : c’est le signe qu’au sommet de l’Église, on a enfin compris que le malaise n’était pas une rumeur, mais un système.


On saluera donc, malgré tout, le courage du Vatican d’ouvrir enfin les yeux. Mais le geste a un parfum d’hypocrisie : car ce que l’on sanctionne aujourd’hui n’est pas seulement une communauté en crise, c’est aussi des décennies de complaisance et de connivence.


Rome se réveille, certes. Mais d’un très long sommeil. Et pendant qu’elle se remet lentement en mouvement, ceux qui, depuis trente ans, alertent dans le désert peuvent se permettre un discret sourire… celui, un peu amer, de ceux qui avaient vu venir la tempête bien avant les tonnerres officiels.


Didier Antoine

 

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