Journal d'un catholique libertaire
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
(Marc 9, 35)

CHRONIQUE N°163
A Riaumont, les blessures parlent enfin
samedi 25 octobre 2025

À Riaumont, les victimes brisent le silence que l’Église avait sacralisé. Le temps des communiqués ne suffira plus face à la vérité.
Il aura fallu des années, des décennies de silence, de peur et d’obéissance forcée pour que les personnes abusées de la communauté de Riaumont soient enfin reçues… entendues… espérons-le. Pour ceux qui, trop longtemps, ont préféré détourner les yeux au nom d’une fidélité mal comprise à l’Église catholique.Lundi 13 octobre 2025, à Arras, des personnes abusées ont rencontré l’évêque Olivier Leborgne et le père abbé de Fontgombault, dont relève la communauté de Riaumont. C’est un moment qui eût été impensable autrefois : les personnes blessées, meurtries par des abus sexuels, face à l’institution… les oubliés face à leurs anciens gardiens du silence.
Je veux le dire clairement, sans détour ni précaution envers l’Église : toute la solidarité va aux personnes abusées, à celles et ceux dont l’enfance, la foi, parfois l’âme, ont été fracturées par des hommes qui se disaient serviteurs de Dieu. Je pense à ceux qu’on a fait taire, à ceux qu’on a humiliés, à ceux qu’on a perdus. Leur parole, longtemps méprisée, est aujourd’hui un acte prophétique. Car elle est la vraie Bonne Nouvelle : la vérité qui se relève… même au cœur de la honte.
Riaumont, c’est un nom qui fleure la piété. Une communauté de « supérieurs » où le catéchisme sent la discipline. Derrière cette façade, il y a des brimades, des violences, des abus spirituels et physiques. Des vies abîmées au nom de Dieu, qui décidément n’avaient rien demandé de tout cela.
Alors oui, que l’évêque d’Arras et l’abbé écoutent… c’est une étape. Mais ce n’est pas encore une conversion. Car l’écoute ne suffit pas quand l’institution demeure structurée par la peur du scandale et le culte de l’autorité. On parle de « reconnaissance » et de « réparation ». Mais que valent ces mots dans une Église où les personnes abusées sont encore trop souvent regardées comme des fauteurs de troubles ? Notre Seigneur renversait les tables. Les évêques, eux, écrivent des communiqués.
Je ne nie pas le courage de certains évêques. Peut-être que Mgr Leborgne a voulu sincèrement faire un pas. Peut-être que le père abbé a entendu la honte gronder dans ses murs. Mais l’Église de France, elle, continue de panser ses plaies sans remettre en cause la main qui frappe : celle d’un système patriarcal, vertical, autoritaire… où la grâce ne monte que par la hiérarchie.
Je le dis comme catholique libertaire : il ne suffit plus de confesser ses fautes, il faut renverser la logique du pouvoir sacré. Notre Seigneur Jésus n’avait ni mitre, ni soutane, ni croix d’or. Il marchait parmi les blessés… pas au-dessus d’eux. Et c’est auprès de ces blessés, des survivants de Riaumont et d’ailleurs, que je choisis de me tenir. Parce que c’est là que bat encore, malgré tout, le cœur de l’Évangile.
Si Riaumont devient enfin le lieu d’une parole plus libre, alors ce sera peut-être le signe qu’une autre Église est possible… et je ne cesse de le dire : une Église déliée, fraternelle, sans peur, où la vérité ne se négocie pas dans les presbytères. Mais pour l’heure, ne parlons pas de victoire. Parlons simplement d’un commencement. Car la foi, parfois, renaît dans les ruines des certitudes.
Fondée dans les années 1950, la communauté de Riaumont à Liévin (Pas-de-Calais) se voulait un lieu de formation chrétienne inspirée du scoutisme et de la tradition monastique. Très vite, sous la houlette du père Rivet puis de ses successeurs, Riaumont s’est imposée comme un bastion du catéchisme supérieur… liturgie en latin, culte de la discipline, exaltation de l’ordre et du combat spirituel. Mais derrière cette façade pieuse, les témoignages accumulés au fil des ans révèlent une tout autre réalité : violences physiques, humiliations, abus sexuels, dérives sectaires et contrôle total sur les jeunes pensionnaires. Des générations de garçons, souvent issus de familles catholiques ferventes, ont grandi dans la peur et la honte.
La communauté, longtemps protégée par des soutiens ecclésiastiques et politiques, a échappé à tout véritable contrôle. Ce n’est que récemment que les langues se sont déliées grâce à la création d’un collectif de victimes, soutenu par des avocats et des associations. La rencontre du 13 octobre 2025 avec l’évêque et le père abbé de Fontgombault marque une première reconnaissance institutionnelle des faits. Mais pour beaucoup, ce n’est qu’un premier pas : les personnes abusées attendent des actes concrets, une réparation réelle et surtout une remise en cause de l’impunité qui a régné trop longtemps dans certains cercles du catholicisme supérieur.
Riaumont n’est pas un accident : c’est un miroir… un miroir tendu à une Église qui s’est trop longtemps crue pure parce qu’elle priait en latin. Après Riaumont, combien d’autres bastions du silence devront tomber pour que la vérité cesse d’être un péché ?
Le jour où l’Église préférera la justice à son image, alors peut-être le Seigneur Jésus redeviendra audible dans ses murs. Et d’ici là, que les personnes abusées sachent qu’elles ne sont plus seules. Nous sommes nombreux, croyants ou non, à marcher à leurs côtés… du côté des vivants… du côté de la lumière.
Didier Antoine

