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CHRONIQUE N°166

Purgatoire, Dieu n’a pas de comptable, la grâce n’a pas de prix

mardi 4 novembre 2025

Le purgatoire n’est peut-être pas un lieu, mais une invention née de la peur des hommes. Dieu, lui, ne pèse ni les fautes ni les offrandes : il regarde la flamme du cœur. Le salut n’est pas un délai, mais une rencontre. Et le Royaume n’est pas au bout du feu, il commence là où l’amour pardonne.

Si nous parlions du purgatoire ?

Comment le définir ? Comme un troisième lieu ? Ni enfer, ni paradis… Peut-être un couloir, un ascenseur à feu doux, pour faire mijoter la justice et la miséricorde où l’âme patiente pour être purifiée. Mais à lire les Évangiles, je n’y trouve pas trace. Notre Seigneur Jésus parle de vie éternelle et de perdition, jamais d’un temps de rééducation céleste.Il faut dire les choses simplement.

Notre Seigneur Jésus fut crucifié avec deux malfaiteurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. L’un des malfaiteurs l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l’autre malfaiteur reprit : « Tu n’as donc aucune crainte de Dieu ! Pour nous, c’est justice : nous payons nos actes ; mais lui, il n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. »Et Jésus répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. » (Luc, chapitre 23, versets 39 à 43)

Sur la croix, Jésus promet au larron repentant le Paradis immédiat : ni délai, ni purgatoire. Scandale ou incompréhension ? La grâce y est donnée d’un seul regard, sans purification graduée, ni feu réparateur.Le salut n’est pas une attente, mais une rencontre. Aujourd’hui, pas demain. Ce passage de l’Évangile renverse donc l’idée même d’un troisième lieu : la miséricorde de Dieu efface tout temps d’expiation.

 

Une invention née de la peur et de la tendresse

Le purgatoire, tel que nous le connaissons, n’a jamais jailli des paroles de notre Seigneur Jésus, mais des angoisses des hommes. Le purgatoire est né lentement, dans les entrailles du Moyen Âge. Saint Augustin avait pressenti qu’une âme pouvait être purifiée après la mort. Grégoire le Grand en fit un lieu. Dans ses écrits, il raconte de nombreux récits de visions et d’apparitions d’âmes en peine qui souffrent un temps avant de monter au Ciel. En faisant du purgatoire un lieu, Grégoire offrit à l’imaginaire chrétien un espace concret pour la miséricorde divine différée.

Même si l’Évangile ne parle pas du purgatoire, l’Église se fonde sur l’unique passage du deuxième livre des Maccabées, chapitre 12, versets 38 à 46, pour justifier la prière pour les morts et le dogme du purgatoire… dogme que ne reconnaissent ni les orthodoxes, ni les protestants.

C’était cohérent : l’Église montrait un Dieu sévère qui effrayait, car un Dieu trop clément inquiéterait. Il fallait un espace entre les deux.

 

Nous ne savons rien de l’âme

Le problème, c’est que nous ne savons rien de l’âme quand elle se tient face à Dieu. Nous imaginons, nous spéculons, nous espérons.Nous aimerions croire que les tyrans, les fauteurs de guerre, tous ceux qui ont organisé des massacres, les bourreaux de l’histoire descendent tout droit en enfer, tandis que les doux, les humbles, sont accueillis aussitôt dans la lumière. Mais il arrive que la vie nous apprenne le contraire : tel homme qu’on croyait juste et bon, faisant le bien autour de lui, s’avère, après sa mort, un vrai pervers et manipulateur.Telle femme brisée portait, en secret, une sainteté qu’aucune Église n’aurait su reconnaître.


C’est là notre drame : nous ne savons rien de l’âme d’un défunt, rien de ce qui se joue dans le silence de sa rencontre avec Dieu. Nous jugeons sur l’apparence, sur le souvenir, sur les gestes visibles, mais l’essentiel, lui, se cache. L’apparence ne dit rien, ni de la lumière qui couvait en secret, ni des ténèbres qui rongeaient le cœur. Le regard humain s’arrête aux façades ; Dieu, lui, traverse les nuées. Il voit ce que nul ne soupçonne : les zones d’ombre comme les élans d’amour. Ce mystère nous échappe, et c’est peut-être mieux ainsi.


Il y a quelques années, je discutais avec un ami persuadé que certaines âmes iraient directement en enfer. Il m’énumérait toute une liste : il y en avait un paquet. Je lui ai dit : « Donc l’âme en question ne rencontre jamais Dieu ? » Toutes les âmes rencontrent Dieu. Et en aucun cas Dieu n’accepterait que les vivants jouent les procureurs. Le jugement appartient à Dieu seul. Et nous savons qu’il juge avec une tendresse dont nous serions incapables.


Cela nous trouble parce que Dieu ne communique rien. Nous, nous voudrions des certitudes : un enfer pour les monstres, un ciel pour les justes, un purgatoire pour les fautifs amendés. Mais la vérité est plus vaste que nos classements, nos désirs, nos logiques de justice. Il y a peut-être, au-delà, une miséricorde qui nous dépasse tous… celle qui voit la blessure derrière le crime, la peur derrière la haine et la lumière cachée sous les ruines. Nous ne savons rien de l’âme de l’autre, et encore moins de la procédure de Dieu.

 

Les âmes du purgatoire : comment l’Église en a fait un commerce

Dans le dogme du purgatoire, l’Église catholique a trouvé un outil redoutable pour maintenir les vivants dans la dépendance : les prières, les messes, les indulgences plénières pouvaient, disait-on, réduire le temps de feu d’un défunt ou effacer les péchés d’un vivant.Et la peur de l’au-delà devenait le moteur de l’obéissance d’ici-bas.


Or l’Évangile, lui, ne parle pas d’un commerce du salut. Le Seigneur Jésus n’a jamais monnayé le pardon, ni vendu la paix. Il a offert la grâce gratuitement :

« Venez à moi, vous qui peinez et qui êtes chargés, et moi, je vous donnerai le repos. » (Matthieu 11, 28)


Ce qui me trouble et me chagrine, c’est la manière dont l’Église en a fait un marché, un commerce d’espérance où l’argent se mêle à la prière, où la miséricorde a trouvé son tarif. Dix-huit euros pour faire dire une seule messe pour un défunt, afin de l’aider à obtenir son paradis ; 180 euros pour une neuvaine (neuf jours) et 560 euros pour un trentain (trente jours). On invite les vivants à faire célébrer des messes : « Par ici la monnaie ! »


J’ai vu de mes propres yeux, dans certaines congrégations religieuses, comment ces offrandes pour les morts alimentaient les budgets, les fondations, les sanctuaires, les caisses communes… parfois bien loin de la pauvreté évangélique qu’elles prêchent. Il faut savoir qu’une partie de l’argent récolté sur le dos de nos morts va au diocèse, à l’évêché.


Les âmes du purgatoire, hélas, font vivre bien des communautés… et certaines grassement. Et le peuple, sincère et endeuillé, ne voit pas que derrière la prière se cache une mécanique financière d’une ampleur considérable.


On me dira que ce n’est qu’un « don libre ». Mais que vaut la liberté d’un cœur brisé de chagrin qui veut sauver son mort ? Qui oserait refuser de prier quand on vous dit que votre geste peut apaiser une âme aimée ?


C’est là, à mon avis, que tout bascule : le mystère devient système, la grâce devient service et l’espérance devient un produit liturgique. On ne prie plus pour aimer, mais pour « aider ». On ne prie plus par amour du défunt, mais pour agir sur lui. On ne donne plus pour partager, mais pour « libérer ». On ne donne plus pour alléger la misère du monde, mais pour acheter un peu de clarté pour soi-même ou pour un défunt.Les vivants, dans leur chagrin, croient offrir un acte d’amour ; mais en réalité, on leur fait croire qu’ils tiennent une clé : la clé du feu purificateur.

 

Le Ciel n’a pas de caisse : la vraie offrande pour les morts, c’est l’amour des vivants

Dieu, lui, ne tient pas de livres de comptes. Il ne calcule pas la durée d’un feu, ni la valeur d’une offrande. Il ne demande pas la preuve d’un paiement avant d’ouvrir les bras. Il regarde seulement l’intention, le souffle, la flamme du cœur. Et cette flamme, nul homme d’Église, nul trésorier, nul économe, nul dogme ne peut la manipuler.


Chaque 2 novembre, l’Église commémore les fidèles défunts. C’est bien, c’est beau, c’est humain et profondément nécessaire.Les vivants ne veulent pas que la mort efface les visages aimés. Nous allons fleurir les tombes, nous faisons dire des messes. Nous croyons aider les âmes à franchir les étapes qui mènent au Paradis.


Le paradoxe, c’est que l’on croit que le défunt rejoint les siens… bien … mais que signifie cette foi, cette certitude, quand on pose cette question intrigante : Où sont « les siens » ?

Au Ciel déjà ? Ou encore dans ce feu doux provisoire que l’on appelle « purification » ? Sans parler de l’enfer.


Ce double discours trouble le croyant : d’un côté, la promesse du repos ; de l’autre, la supposition d’une petite souffrance. On console en ajoutant une inquiétude. Là encore, les Évangiles tranchent avec douceur et netteté :

« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. » (Jean 14, 2)


Nulle mention d’un sas de tri, d’une file d’attente, ni d’un purgatoire.Seulement la promesse d’une demeure. Et si nous avons besoin de rites et de prières, c’est sans doute moins pour les morts que pour nous-mêmes… pour apaiser la part de nous qui reste inconsolée.


Notre Seigneur Jésus n’a jamais demandé d’offrande pour garantir un passage plus doux vers la lumière. Il n’a jamais dit : « Allez, donnez une obole pour votre défunt. » La vraie offrande pour les morts, c’est le bien que nous faisons aux vivants. Nous pensons honorer nos défunts en regardant le ciel, en allumant des cierges… Mais au fond, ce qui touche Dieu, ce qui apaise les âmes de ceux que nous aimons, c’est le bien que nous essayons de faire ici-bas.


Alors, plutôt que d’acheter des prières, vivons-en une. Je crois en notre Seigneur Jésus, non à la caisse enregistreuse du salut. L’Église a souvent transformé l’espérance en procédure, la miséricorde en institution, la prière en service tarifé. Mais la foi, la vraie, ne se vend pas : elle s’offre. Plutôt que de prier pour que les morts soient délivrés, prions pour que les vivants cessent de fabriquer des passerelles entre le Ciel et la terre.


Le Seigneur n’habite pas les dorures : il marche à côté de toi

À toi qui as pris tes distances vis-à-vis de l’Église, toi qui n’y entres plus parce qu’on t’y a blessé, humilié, ignoré, toi qui parfois n’as plus la force de croire comme avant, ou qui es simplement en retrait, sache que le Seigneur ne t’a jamais quitté ni abandonné.

Le Seigneur Jésus ne vit pas dans les dorures, ni dans les dogmes : il marche encore sur la route, à ton pas. Il est présent dans ta fatigue, dans ton silence, même quand tu es révolté. Quand tu doutes, il écoute ; quand tu t’effondres, il t’attend.


Tu n’as rien à prouver, rien à racheter. Son amour ne se mérite pas : il se reçoit. Le Royaume qu’il promet ne se trouve pas au bout d’une attente : il commence là où tu es, là où tu en es. Le purgatoire ne doit pas t’effrayer : il n’existe sûrement pas. Chaque larme, chaque pardon, chaque geste d’amour est déjà une résurrection.


Et si l’Église t’a fait fuir, ne crois pas qu’elle t’a banni du Seigneur Jésus, qui ne confie à personne le pouvoir de fermer son cœur. Il t’appelle par ton prénom, comme au matin de Pâques. N’oublie pas ce que le Seigneur a dit au bon larron :

« Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Paradis. »


Didier Antoine

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