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CHRONIQUE N°165

Le ciel n’a pas besoin de concession

vendredi 31 octobre 2025

Chaque 1er novembre, les cimetières se couvrent de fleurs et de silences. On croit honorer les saints, mais c’est aux morts que l’on parle. Les gestes se perdent, les tombes s’effacent, mais le souvenir résiste. Il suffit d’un nom murmuré pour que la vie reprenne un instant.

Chaque premier novembre, les cimetières s’animent de cortèges silencieux. Des chrysanthèmes dans les bras, qui, au fil de la journée, donnent de la couleur aux tombes sombres. Autrefois, on achetait les chrysanthèmes le long du cimetière, le jour même. Aujourd’hui, ils arrivent par palettes entières dans les grandes surfaces. Il faut s’y prendre deux ou trois jours à l’avance pour avoir du choix. C’est la Toussaint ! En réalité, ce jour-là, curieusement, les saints sont bien tranquilles… À vrai dire, personne ne pense à eux. C’est à nos morts que l’on rend visite, à ceux dont le nom gravé s’efface lentement, à ceux que l’on connaît : nos parents, nos grands-parents. Les autres, nous ne savons pas dans quel carré ils se trouvent.C’est peut-être cela, la beauté fragile de cette journée : un rituel sans gloire, avec la douce espérance que nos morts sont ensemble dans le Royaume de Dieu. Personnellement, je n’ai pas besoin de cette espérance, car j’en suis convaincu. Ce sont simplement des prières et la mémoire de nos gestes, ces gestes simples et sincères qui relient encore les vivants aux disparus, comme une flamme qui ne s’éteint jamais tout à fait dans le silence de chaque cœur.


Aux racines de la nuit

Bien avant que Rome ne parle de sanctification, d’intercession et de gloire éternelle, les hommes ont toujours craint l’invisible. Chez les Celtes, à la fin d’octobre, venait Samhain : la grande bascule, le seuil entre le monde des vivants et celui des morts. Les morts franchissaient la brume. On rallumait des feux dans les maisons et sur les collines pour accueillir les morts, et surtout pour se protéger d’eux. On déposait un peu de nourriture pour apaiser leur passage. C’était une fête du souvenir, mais aussi de la peur : la peur du néant, de ce que l’on ne nomme surtout pas. Les Romains, eux, avaient leurs Feralia et leurs Lemuria, ces jours où l’on honorait les ancêtres pour éviter qu’ils ne viennent troubler le sommeil des vivants. C’était une religion sans dogme, mais pleine d’humanité : on craignait les morts, certes, mais on les respectait. On savait qu’ils faisaient partie du cercle de la vie, qu’ils habitaient encore dans les foyers et dans les mémoires.


Quand l’Église prit possession du Panthéon

Puis vint le christianisme, qui ne tarda pas à baptiser ce vieux monde plutôt que de le détruire. En 609, le pape Boniface IV transforma le Panthéon romain... temple dédié à tous les dieux... en sanctuaire de tous les martyrs, nommé Basilique Sainte-Marie-au-Milieu-des-Martyrs. L’Église s’installa au cœur même du paganisme et le recouvrit d’encens. Le polythéisme, croyance en plusieurs dieux, devint la communion des saints. Deux siècles plus tard, Grégoire IV fixa la fête des Saints au 1er novembre. Officiellement pour harmoniser les calendriers, officieusement pour occuper le terrain : remplacer la Samhain païenne par une fête chrétienne. Ce n’était pas la première fois que l’Église recyclait un culte ancien : Noël, la Saint-Jean, la Chandeleur, et tant d’autres. L’Église savait que l’on ne déracine pas les traditions : il vaut mieux les bénir. Et c’est ainsi que les esprits devinrent des anges protecteurs, que les ancêtres devinrent des saints… une belle opération de récupération théologique.


Cluny, le purgatoire et la pédagogie des morts

Au XIᵉ siècle, les moines de Cluny ajoutèrent un chapitre à cette liturgie du souvenir : le 2 novembre, jour des morts. La Toussaint pour les élus... La commémoration pour les autres : la masse anonyme des défunts, ceux qui n’avaient pas brillé aux yeux de l’institution, à qui l’on n’avait pas versé un seul centime, mais pour lesquels on priait afin qu’ils atteignent tout de même la Lumière. On célébrait des messes moyennant finances (neuvaines et trentains). On inventa le purgatoire pour expliquer ce temps d’attente. L’Église encadra cela d’une main de maître : cela rapportait beaucoup d’argent. Et ça continu. Le calendrier devint un catéchisme, une gloire, une pénitence, un salut. Mais au fond, tout cela reposait sur une intuition païenne : les morts ont besoin des vivants, et les vivants ont besoin d’eux. Et l’institution, elle, a toujours besoin d’argent.


Aujourd’hui, les subtilités liturgiques se sont effacées. Le premier novembre, on va au cimetière. On n’y récite pas toujours le Notre Père. On ne parle pas forcément de résurrection. On reste souvent en silence. On parle de l’état de la tombe d’à côté, on nettoie sa pierre, on remet en place une plaque, on dépose son chrysanthème et on l’arrose avec un arrosoir prêté par le cimetière, souvent dans les grandes villes. C’est un acte de tendresse, plus fort que toutes les théologies : dire à voix basse, « Je ne t’oublie pas. » Là, dans cette humilité, survit une foi plus ancienne que toutes les Églises : celle du lien qui défie le temps. Ce jour-là, la religion se tait. Elle laisse place à quelque chose de plus vaste : la fidélité du souvenir.


Ces tombes que le temps oublie

Je me souviens, enfant, lorsque j’allais avec mes parents porter des fleurs à leurs grands-parents que j’ai très peu connus, dans la région parisienne et dans l’Aveyron. On ne pouvait pas faire les deux à la fois : près de sept cents kilomètres séparent les deux cimetières. Aujourd’hui, c’est la même configuration pour mes grands-parents. Ma mère repose avec ses parents et mon père est incinéré. De nos jours, dans toutes les familles, ces gestes s’effacent. Les concessions arrivent à échéance, les noms deviennent illisibles, les jeunes générations sont loin, parfois à l’étranger. Mes enfants n’iront jamais au cimetière sur la tombe de mes grands-parents de l’Aveyron, ni même à celle de Drancy, ni même sur les tombes de leurs grands-mères parties avant leur naissance.


Le ciel n’a pas besoin de concession

Même catholiques, ma femme et moi avons décidé d’être incinérés. Ce n’est pas un reniement de la foi, mais un regard lucide sur le temps qui passe et sur l’oubli qui gagne. Nous ne voulons pas d’une tombe qui tombera en ruine tôt ou tard, visitée par personne, et, au mieux, une seule fois par an… et encore. Nos petits-enfants ont d’autres vies, d’autres horizons. Nos arrière-petits-enfants, eux, ignoreront nos visages. Ils ne s’attacheront pas à la pierre ni aux dates gravées. Ils ne renouvelleront pas la concession et nous finirons incinérés. La seule mémoire que j’ai de mes grands-parents, de mes parents et de mon petit frère parti l’année dernière, trop jeune, ne se dépose pas sur une tombe. Elle circule, discrète et vivante, dans mon cœur, dans les paroles, dans mes prières, dans mes méditations. C’est peut-être là que repose finalement le vrai souvenir. Un proverbe malgache dit :

« Le mort n’est pas mort tant qu’il est encore rappelé, tant qu’on se souvient de lui. »


Bonne journée de la Toussaint.


Didier Antoine


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